
Mot latin : rēs
Sens : « chose », « élément, « affaire »
De prime abord, le latin rēs n’éveille guère de familiarité chez les locuteurs des langues romanes ; pourtant, loin d’être orphelin, il irrigue une mosaïque d’usages actuels. On le reconnaît d’abord dans des composés savants, notamment république (< rēs pūblica, « chose publique »). Il survit aussi, de façon plus surprenante, comme matrice du pronom français rien : issu de l’accusatif rem (« quelque chose »), le mot a glissé, au contact répété de la négation (ne… rien), d’une valeur indéfinie vers une valeur négative, tout en conservant des vestiges affirmatifs dans certains tours figés, comme le fait remarquer le Larousse, notamment : Sans que rien le laisse prévoir ou Est-il rien de plus injuste?
Il est à noter, par ailleurs, que la locution nulla rēs nāta (« aucune chose née »), équivalent de « rien n’est créé », n’aura pas raison de l’usage qui s’est implanté en français. Cette hypothèse, sans conteste séduisante, se révèle toutefois improbable. Premièrement, car cette locution ne paraît pas assez fréquemment dans les textes latins pour imaginer qu’elle eût été assez répandue à l’oral pour en faire naître un mot aussi rudimentaire en français, mais également, car elle semble tenter désespérément de rejoindre l’étymologie espagnole du mot nada, qui, elle, découlerait sans doute de la formule rēs nāta, idiotisme courant depuis Plaute, même en latin vulgaire, mais, elle non plus, pas issue de la locution nulla rēs nāta. Le catalan, pour sa part, fait montre d’un conservatisme sémantique intéressant quoique contextuel. Le mot res (dont la graphie demeure inchangée de son legs latin) signifie, tout comme en français, « rien » dans un contexte affirmatif. En revanche, il possède une acception secondaire, au sens de « quelque chose », limité aux structures interrogatives ou conditionnelles (Si saps res, truca’m – « Si tu sais quelque chose, appelle-moi »). Ainsi, bien que l’essence sémantique latine se soit étiolée au contact de l’évolution de ses filles, rēs illustre un mécanisme particulièrement productif au sein de certaines langues romanes.
| Langue | Héritiers savants dérivés de rēs | Mot courant pour « rien » | Commentaire |
| Français | république (< rēs pūblica), réel / réalité (< reālis), réifier | rien (< acc. rem « chose ») | Rien vient de rem et a gardé une valeur « quelque chose » dans certains tours affirmatifs figés. |
| Espagnol | república, real / realidad | nada (< (nūlla) rēs nāta « (chose) née », puis valeur négative) | La RAE donne [res] nata comme étymon de nada. |
| Italien | repubblica, reale / realtà | niente (< médiév. ne entem / nec entem « non-être »), nulla (< nulla) | L’italien ne forme pas niente sur rēs ; le négatif vient d’une autre base (ne entem). |
| Portugais | república, real / realidade | nada (même origine que l’espagnol : (rēs) nāta) | Nada est également expliqué par (res) nata. |
| Catalan | república, real / realitat | res (< rēs « chose ») | res signifie « rien » en contexte négatif, mais « quelque chose » dans les interrogatives/conditionnelles. |
| Roumain | (héritiers savants via latin savant : republică, real/realitate) | nimic (< ne + mīca « miette » : « pas une miette ») | Le mot usuel pour « rien » n’est pas issu de rēs, mais de ne-mīca |
| Sarde | (souvent par voie de l’italien : repùblica, reale/realidade) | nùdda / nudda (≈ it. niente/nulla) | L’élément négatif usuel est nùdda/nudda (attesté en logudorais), non issu de rēs. |
