
En latin, l’idée de « bonheur, joie » se manifeste surtout par trois adjectifs, dont il vaut tout de même la peine de distinguer les emplois : fēlīx, beātus et laetus.
Le premier, fēlīx, signifie « heureux, chanceux », mais aussi « fécond » (d’où fēlīcitās). Le terme ne s’est pas transmis héréditairement en français, tout en laissant des traces savantes : « félicité » (< lat. felicitas) et notre verbe courant « féliciter » (< bas lat. felicitare). En revanche, il a trouvé refuge chez bon nombre d’autres langues romanes, dont l’italien « felice » et l’espagnol « feliz ».
Beātus, pour sa part, porte le sens de « bienheureux » avec une nuance religieuse qui en restreint l’usage; l’emploi est plutôt rare en espagnol au sens commun « heureux », tandis qu’en italien, quoique plus fréquent, le mot conserve sa valeur latine « pleine », celle d’une félicité sereine et absolue (« bienheureux », beato/beatitudine). En français, nous retrouvons également ce cognat et ses dérivés : béat, béatitude, béatifier; mais béat prend souvent une coloration péjorative (« bonheur niais » ou « niaisement satisfait »), par exemple un sourire béat. Les dictionnaires historiques (Universalis) notent que cette péjoration s’est fixée dès l’époque moderne, par moquerie de la dévotion ostentatoire : béat, « qui affecte de paraître dévot ».
En français, laetus ne survit guère que dans des emplois liturgiques figés (Dimanche de Lætare, quatrième dimanche de Carême) et onomastiques (Laëtitia); dans les autres langues romanes, l’italien conserve lieto (« ravi, réjoui »), dont l’usage se limite souvent à des tours précis (par ex. lieto di conoscerti = « ravi de faire ta connaissance »), ainsi que letizia « Joie spirituelle intime et sereine ». En espagnol, ledo est aujourd’hui circonscrit au registre littéraire/poétique. Pour sa part, le roumain se contente de l’adjectif fericit « heureux » et de sa forme nominale fericire « bonheur », aux côtés du verbe a felicita, usage établi dans l’ensemble des langues romanes.
Finalement, notre dernier vocable, laetus, rend le sens de « joyeux » et, plus concrètement, de « fertile/luxuriant » pour la terre ou la végétation; par métonymie, laetus passe ainsi du sens matériel « gras, prospère, fertile » (la récolte, la vigne) à l’état affectif « qui réjouit », puis à « joyeux/heureux ». C’est aussi la désignation la plus courante en latin classique.
| Langue | Terme courant « heureux/joyeux » | Origine du terme courant (d’après le texte) | Dérivés / vestiges issus de LAETUS |
| Français | heureux, joyeux (non issus de laetus) | —– | Emploi liturgique figé; à ne pas confondre avec lète « colon » (< laeti, homonyme juridique tardif). |
| Italien | felice (usuel), lieto (« ravi, réjoui », plus littéraire/figé) | felice < fēlīx ; lieto < laetus. | lieto, letizia « joie » (< laetitia) ; dérivé savant lié à laetus: letame « fumier** » (< laetāmen, « ce qui rend la terre fertile »). |
| Espagnol | feliz (usuel), alegre | feliz < fēlīx ; alegre < alacer (non laetus). | ledo (registre littéraire : « joyeux, content ») < laetus ; |
| Roumain | fericit | Héritier de fēlīx (fericit/fericire), non laetus. | Onomastique : Letiția (< Laetitia) ; usage liturgique : Duminica Laetare. |
| Catalan | feliç (usuel), alegre, joiós | feliç < fēlīx ; alegre < alacer (non laetus). | Onomastique : Letícia (< Laetitia) ; liturgie : Diumenge de Laetare (Laetare « Alegreu-vos ! »). |
| Portugais | feliz (usuel), alegre | feliz < fēlīx ; alegre < alacer (non laetus). | ledo (surtout dans ledo engano, « vain/joyeux » au sens ironique) < laetus ; onomastique : Letícia (< Laetitia) ; liturgie : Domingo Laetare. |
| Sarde | alegru / alligru (var. selon zones) | Héritier de alacer (comme it. allegro), | Vestiges par tradition latine/italienne : onomastique Letizia (< Laetitia) ; usage liturgique (latin/italien) : Laetare. |
