« C’est l’horreur mais ton arrogance me tue
Serge Gainsbourg, Jane Birkin, Lost song (1987)
tu me dis vous après tu… »
ll est souvent tentant de croire que les mots qui composent notre langue sont un vestige à la fois fidèle et immuable de ce qui nous a été légué par nos ancêtres. On accepte volontiers que la langue peut éventuellement « évoluer », changer et, voire se transformer, toutefois on accepte plus difficilement que l’évolution des langues – particulièrement le parcours sinueux des langues romanes et à plus forte raison la langue française – repose davantage sur des changements saccadés, déformés par d’éventuels superstrats, des diglossies, des interférences linguistiques entre des langues frontalières, etc. plutôt qu’une progression parfaitement continue qui se perfectionne jusqu’à devenir la langue que nous parlons. Je crois cet en-tête important, car si nous nous fourvoyions trop souvent sur des détails linguistiques que la philologie historique s’évertue à nous expliquer, nous, les Néo-Latins, avons une manie assez étrange de déifier le latin. « Qui apprend le latin perfectionnera sa propre langue ! », « Le latin est une langue infiniment “complexe” ! », « Pour connaître un mot et son sens il faut aller y dénicher son étymologie latine! » Ces « affirmations » seraient pour un linguiste, que je ne suis point, une aberration en plus d’être mensongères et en grande partie subjectives. Si je prends le temps de digresser sur des faussetés auxquelles j’ai naguère contribué, c’est, car l’histoire que je m’apprête à raconter témoigne (au nombre de beaucoup d’autres) des usages que les langues romanes ont développés entre elles, et non pas d’un lègue du latin classique comme on pourrait être porté à le croire.
Tutoyer un Empereur, mais en vouvoyer quatre
Pour comprendre l’histoire du vouvoiement qui n’existait pas en latin, mais qui s’est développée subséquemment au sein des langues romanes, nul besoin de s’aventurer aussi loin que la période du latin classique (75 av. J. -C.; 3e apr. J.-C.), mais plutôt à la période du latin tardif qui la succède. À partir du IVe siècle apr. J.-C. (plus précisément la fin du IIIe siècle) s’amorce la division de l’Empire romain, partagée entre deux grandes parties : l’Empire romain d’Occident et l’Empire romain d’Orient (nous éviterons l’appellation Empire « Byzantin » pour le territoire oriental pour des raisons historiques bien précises.) Sous cette nouvelle gouvernance se développe une fragmentation du pouvoir au sein des empires appelée « tétrarchie », terme tiré du grec ancien τετραρχία signifiant « réunion de quatre compagnies de cavalerie » où le pouvoir est divisé en quatre. L’Empire (ou les empires) était gouverné par Dioclétien qu’il partageait avec trois autres Empereurs. Bien que ce système hétérodoxe soit particulièrement intéressant, notre intérêt ne se trouve pas dans les détails de la fragmentation impériale, mais davantage dans le système de révérence qui s’est établi dans ce contexte bien précis. Le latin ne possédant que deux pronoms pour s’adresser à autrui, le tu qui servait à désigner une personne au singulier et le vos qui désignait deux personnes ou plus, il aurait alors été malvenu pour les marchands ou toute autre personne qui s’adresseraient à l’un des Empereurs d’employer le tu sachant qu’ils étaient tous au pouvoir simultanément. Pour cette raison, on conseilla à ceux qui avaient le mérite de s’adresser directement à n’importe quel des quatre tétrarques d’employer le vos, ainsi le « vous » pluriel, une formule symbolique qui induisait que lorsque qu’on s’adresse à l’un; on parle aux quatre. Cette marque symbolique s’est ensuite consolidée dans toutes les langues romanes comme un usage de politesse au singulier, donnant respectivement « vous » en français, voi devenu (lei) en italien, vos devenu (usted) en espagnol, vôce (O senhor, a senhora *au Brésil*) et dumneavoastră (Votre Seigneurie) en roumain.
Latin classique
https://mc.wikiqube.net/wiki/Classical_Latin
Dioclétien
https://eduscol.education.fr/odysseum/diocletien-empereur-romain-fondateur-de-la-tetrarchie
Codes sociaux et vouvoiement dans la langue espagnole
Ainsi, la complexité du vouvoiement par nos codes sociaux, les variations de courtoisie selon les régions, l’évolution de la fréquence des emplois de révérence et même les moments de dubitation embarrassants chez les anglophones lorsqu’ils hésitent quel pronom employer… toute cette riche culture découlant de formalités linguistiques prend assise sur un phénomène anecdotique d’un emploi passager entre quelques quidams et un (quatre) Empereur.
Par ailleurs, il est peut-être intéressant de développer davantage la question suivante : comment se fait-il que – hormis le français et le portugais* (parmi les langues romanes majeures) – les langues romanes n’emploient plus une variante graphique du vos latin pour évoquer la politesse grammaticale ?
Nous avons bien entendu le vos en espagnol (dont la graphie est inaltérée de son origine latine) qui aujourd’hui ne s’emploie que comme équivalent du tú dans certains pays d’Amérique latine phénomène que l’on appelle fréquemment el voseo. Le voseo est particulièrement notoire en Argentine où l’emploi est entièrement nationalisé et codifié, ce qui veut dire que l’emploi du vos n’est pas seulement correct comme équivalent du tú, mais de sucroît, il est même préférabale à sa variante plus internationale, dominant le discours oral, écrit et même littéraire, dans certains cas celui scientifique et formel.
Nous savons aussi que, quoique l’italien emploie dorénavant le lei (littéralement « elle ») comme formule de vouvoiement, le voi (qui subit une vocalisation) est employé non seulement pour le pluriel comme c’est le cas en français (voi) siete malati (vous êtes malades), mais survit également dans certaines parties du sud de l’Italie comme l’équivalent du lei de courtoisie officialisé aujourd’hui comme le pronom plus « correct », ou tout au moins celui consigé à l’écrit par les dictionnaires italiens, notamment les affirmations de l’Accademia della Crusca qui préfère la variante contemporaine pour des raisons d’unité linguistique.
L’italien suit un passage quelque peu plus linéaire toutefois dans son évolution, mais non moins intéressante, où la formule lei supplantera l’emploi conventionnel du voi sous l’influence de l’espagnol (une autre preuve que nous sommes davantage influencés par nos sœurs) qui à cette époque préférait déjà l’emploi de la 3e personne qui naquit d’un ancien titre de révérence, soit « Votre Grâce » et puis subit les transformations linguistiques suivantes :
vuestra merced > vuesa merced > vosasted > vuaçed et finalement usted.

Toutefois, ceci ne répond toujours pas à la question initiale en ce qui a trait à l’espagnol. Comment et pourquoi le vos a-t-il été supplanté ? Cette histoire mérite des éclaircissements, car elle suit une trajectoire tout sauf linéaire. Les transformations qui se sont opérées pour donner la forme que nous connaissons aujourd’hui sont plutôt complexes. Les premières attestations qu’il nous est possible d’observer quant à un emploi révérenciel du vos remontent au poème del mio Cid. Il nous faut donc nous plonger dans les débuts de la période médiévale espagnole du XIe et XIIe siècles. Déjà à cette époque, bien que nous puissions y voir une dichotomie claire entre les usages respectifs du tú et du vos, la division entre ces deux pronoms n’est pas aussi codifiée ni aussi spécifique que l’emploi actuel du tú et du usted (malgré les usages sociaux qui sont sujets à varier encore aujourd’hui selon les régions et les pays hispaniques, comme c’est le cas pour le contexte francophone.)
Voici donc un aperçu de comment on pourrait classifier leurs emplois selon les extraits tirés du fameux poème médiéval espagnol :
‣ Vos cortés otorgado a la esposa (doña Jimena)
- Le « vous » courtois (de courtoisie) octroyé à l’épouse (Madame Jimena)
‣ Vos condescendiente otorgado a los vasallos.
- Le « vous » condescendant octroyé aux vassaux.
‣ Vos interesado o pragmático para esperar un favor o beneficio
(Raquel y Vidas)
- Le « vous » d’intérêt ou pragmatique en espoir d’une faveur ou d’un bénéfice
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‣ Tú para las relaciones familiares.
- Le « tu » réservé aux relations (échanges) familiales
‣ Tú diferencial para individuos en los cuales no se reconoce ninguna autoridad, valor humano o virtud caballeresca.
- Le « tu » différentiel adressé aux individus dont aucune autorité, valeur humaine ou vertu chevaleresque n’est reconnue.
‣ tú otorgado a individuos de rango muy inferior
- Le « tu » octroyé aux individus de rang très inférieur


Une remarque que les codes d’usages sont, grosso modo, comparables à ceux d’aujourd’hui, quoique la nomenclature médiévale y soit mise de l’avant alors que la classification des pronoms dans l’usage contemporain est dénuée de sous-entendus faisant allusion à la condescendance ou au mépris, le tú se résumant à un code de politesse, éventuellement lié à un écart hiérarchique (ex. étudiant à professeur.) Une autre distinction absente de l’usage contemporain serait l’emploi pragmatique du vous révérenciel dans l’optique d’une faveur. Toutefois, et ce selon les analyses de Isaret Páez, le tu espagnol, qui avant cela était entre autres réservé aux échanges entre notamment une personne de rang supérieur s’adressant à une personne inférieure, se voit relégué à un emploi tantôt informel, tantôt affectif dont la hiérarchisation des usages s’est amenuisée au contact de l’emploi qu’en ont fait les locuteurs. Ainsi, perdant graduellement son « homologue » informel, le vos ne peut faire autrement que s’estomper. De surcroît, notamment en raison des nombreuses terminologies de la chevalerie médiévale et des classes sociales se redéfinissant au début XVe siècle, le vos doit maintenant faire concurrence à la locution Vuestra Merced (Votre Grâce) qui gagne de plus en plus de terrain dans l’écriture espagnole, emploi existant pareillement en français de la même époque, qui semble, pour de nombreux écrivains du début du Siècle d’Or, mieux seoir aux intentions de politesse et de hiérarchie qui étaient jadis associées aux vos.
Ainsi donc, le vos en vient à être rapidement et entièrement supplanté par notre usted contemporain, ne laissant qu’à ses conquêtes cet emploi déjà désuet dès le 18e siècle.


Il y aurait encore beaucoup à dire sur l’évolution du vouvoiement en espagnol, comme pour les autres langues romanes d’ailleurs, et bien que les différences qui séparent les usages en Amérique latine et en Espagne puissent être particulièrement pertinentes, je crois qu’approfondir ces éléments alourdiraient un texte qui se veut une simple présentation du vouvoiement et de ses usages.
Plutôt que de conclure de façon malavisée les subtilités du vouvoiement des langues romanes (certains me reprocheront peut-être le peu de considération pour la langue roumaine qui ne vient en aucun cas de quelque mépris, mais malheureusement du manque de connaissances que j’ai de cette langue), je préfère ponctuer cette analyse modeste sur un passage de Marc Escayrol. Un exemple, parmi tant d’autres, qui illustre que le vouvoiement ne se limite pas à un pronom ou une simple fonction grammaticale, mais bien à un usage social, politique et culturel qui a façonné (et continue de façonner) si fortement nos langues, et peut-être, aussi, un héritage qui nous montre que si nos origines ne sont pas toujours celle de notre Mère; nous demeurons à jamais des Sœurs.
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Mots et Grumots (2003)
Marc Escayrol
Nous nous tutoyons ou nous nous vouvoyons?
Tutoyons-nous
Vous vouvoyez souvent ?
Je tutoie comme je vouvoie
Moi, je me tue à tutoyer, mais tout me voue à vouvoyer
Vous nous voyez nous vouvoyer ?
Nous voirons; je veux dire, nous verrons
Tout à fait, toutefois tout nous fait nous tutoyer; d’ailleurs, qui vous vouvoie ?
Mes parents, mais je ne les vois jamais
Ainsi, vos vieux vous vouvoient sans vous voir
Et toi, qui te tutoie ?
Mon oncle, mais seulement chez moi
Donc, ton tonton te tutoie sous ton toit
Oui, mais mon neveu ne veut nous vouvoyer
Et que faites-vous des dames ?
Tutoyons les veuves et vouvoyons les tantes
Mais ma tante est veuve; elle vouvoie son toutou et tutoie sa voiture
Vous n’aurez qu’à louvoyer, tantôt la tutoyer, tantôt la vouvoyer
Et les nouveaux venus, les vouvoierons-nous ?
Je veux voir les nouveaux venus nous vouvoyer. Les nouveaux non vouvoyants se verront renvoyés comme des voyous
Et les non voyants ?
Les non voyants vouvoieront !
Même au nouvel an ?
J’aimerais vous y voir, sous leur nombre les non vouvoyants vont vous noyer
Au nouvel an, votre dévoué n’envoie de voeux qu’aux vouvoyants non dévoyés
Vous vous fourvoyez !
Je ne me fourvoie pas, monsieur, mais je me fous de vous revoir !
Alors, allez vous faire voir
