Partie 1 : L’évolution du passé compsé en latin et dans les langues romanes
Après m’être penché sur la question du vouvoiement et, par voie de conséquence, sur les liens que les langues romanes partagent, parfois de façon plus importante que leur héritage linguistique du latin, je crois mon intention se concrétiser dans les comparaisons que je cherche à établir entre les langues romanes. Je préciserai d’abord, et ce bien que le latin se trouve presque systématiquement à la source des comparaisons qu’il nous est possible d’établir entre ces langues, qu’il est souvent une simple piste des usages linguistiques qui survivent à ce jour en italien, en français ou même en roumain. Les altérations du latin lui-même ainsi que les innombrables changements auxquels les langues romanes ont été sujettes ont fortement affecté notre proximité avec cette dernière. Toutefois, mon optique n’est pas d’écarter le latin à tout prix de l’influence qu’elle a sans conteste exercée sur ses filles, mais plutôt de mieux comprendre l’importance des influences (interférence linguistique, échanges lexicaux par le truchement de la littérature, processus artificiel de relatinisation, etc.) entre les langues romanes et d’explorer en détail comment celles-ci exercent elles-mêmes une influence notoire les unes sur les autres.
Ainsi, si je me permets cette brève explication c’est car, comme vous vous en doutez, cette nouvelle anecdote portera encore une fois sur un échange plutôt qu’un lègue, mais où le latin demeure à la source de ce développement linguistique.
Il peut nous paraître étrange, en tant que francophones, de se demander pourquoi nous employons le passé composé, comment il naquit (est né), pourquoi supplanta-t-il notre passé simple qui semblait parfaitement convenir. Bien entendu, lorsque nous nous intéressons aux autres langues romanes, l’usage et les conditions du passé simple semblent varier pour chaque langue, et nous pouvons simplement penser que les deux emplois existaient en latin, mais que le français s’est simplement défait de cet usage, comme il l’a fait avec le subjonctif imparfait d’ailleurs (qui constitue une des différences majeures entre le français et toutes les autres langues romanes qui l’emploient encore à ce jour.) Toutefois, le développement de ce temps verbal, ainsi que sa perte complète en français (hormis dans les contextes littéraires) et sa fréquence moindre en italien, est un peu plus complexe que cela. Comme j’en ai fait allusion, le passé composé n’existait pas à proprement parler en latin, mais cela ne veut point dire que son usage est né ex nihilo. Loin de là, les langues romanes sont rarement pleinement inventives dans leur développement, elles préfèrent largement se fonder sur des usages latins et les remanier à leur façon. Pour mieux comprendre comment cette transformation s’est produite, il nous faut bien sûr aller dépoussiérer quelques phrases latines pour y trouver nos premières pistes.
Les usages d’un participe passé existent en latin, c’est-à-dire une fonction où un verbe à une forme et des accords adjectivaux qui sont affectés par le sujet de la phrase, comme c’est le cas pour toutes les langues romanes. Par exemple, dans la phrase suivante « c’était une femme blessée », nous nous devons de rajouter un e sans quoi nous ne respecterions pas la convention de l’accord adjectival avec « femme » qui est féminin. L’emploi adjectival fonctionne pareillement à l’accord avec l’auxiliaire être, dans la mesure où on doit accorder le sujet avec son participe peu importe l’emplacement dudit sujet, qu’il soit avant ou après. Ainsi, on écrira tout aussi bien « blessée, cette femme semblait-elle », une collocation certes plutôt archaïque que d’autres sœurs romanes emploient encore avec fréquence. Ceci peut être observé également dans les autres langues romanes :
(Esp.) Una mujer herida = herida parecía esta mujer
(It.) Una donna ferita = ferita sembrava questa donna
(Port.) Uma mulher ferida = ferida parecia desta mujer
Jusqu’à présent, rien ne semble particulièrement surprenant. Les langues romanes possèdent un féminin et un masculin, ils doivent l’accorder et l’accord adjectival devrait logiquement suivre les mêmes règles que le verbe être.
Allons maintenant voir les sources du latin extrait d’une phrase prise d’un excellent article à ce sujet.
| Si | iumentum | cambam | percussam | habuerit | |
| Si | la bête de trait | la patte | blessée | a eu | |
| (nom. sg. Neutre) | (acc. sg. fem.) | (acc. sg. Fem.) |
Une première différence que nous pouvons observer à la lecture de cette courte phrase serait la structure syntagmatique du latin. En effet, le verbe actif se trouve à la fin, ce qui est assez rare dans les langues romanes (davantage en français.) Ainsi, le latin, comme bon nombre d’autres langues possédant un système de déclinaisons, est en mesure de déplacer ses propres unités grammaticales sans en affecter le sens. Avant d’approfondir l’héritage du passé composé, cette flexibilité syntaxique mérite d’être détaillée, sachant qu’aucune des langues romanes n’ait retenu cette fonction (à l’exception du roumain qui ne maintint que trois cas, et ce, en partie à cause des interférences avec les langues slaves et moins comme reliquat fidèle du latin « vulgaire ».)
En latin, cette fonction est particulièrement utile pour la poésie, mais également pour faciliter l’accent que l’on veut mettre sur certains aspects. Ainsi, en mettant le complément avant l’objet, l’auteur pourrait éventuellement nous faire induire que cette partie de la phrase a une certaine importance, une qui vaut sa place à la tête de la phrase, comme cela peut être tout simplement un souci stylistique ou même un arrangement aléatoire. Observons un exemple simple de ce déplacement en latin avec la phrase suivante :
Lupus edit capram
(Le) loup mange (la) chèvre
Ici, le sens peut être facilement compris, outre possiblement « edit » du verbe edere dont l’anglais possède un cognat, soit edible (comestible – cum + edere)
Toutefois, qu’arrive-t-il au sens si on déplace les agents de la phrase ? Faisons le test.
CAPRAM EDIT LUPUS
Cela voudrait-il dire « la chèvre mange le loup » (aussi concrètement improbable que cela puisse paraître) ? Eh bien, non. C’est bien là l’avantage d’un système casique. Le latin possède différentes « terminaisons », comme l’espagnol et à l’italien (de façon moindre) qui sont en mesure d’élider le pronom sujet grâce au système de désinences, le latin, lui, peut en plus inverser sa syntaxe grâce aux adjectifs et noms communs qui changent selon leur fonction grammaticale. Ainsi, « lupus » est le cas nominatif (-us), ce qu’il veut dire qu’il est le sujet de la phrase, « capram », tant qu’à lui, est accusatif (-am) ce qu’il veut dire qu’il subit l’action.
Conséquemment, l’emploi du participe passé avec le verbe avoir (habere) généralement placé à la fin. Tirons d’autres exemples de ce même article pour voir si cette constance se maintient pour d’autres exemples :
| Ea | provincia | pecunias magnas | collocatas | habent. | |
| cette | province | richesses grandes | investies | ils ont | |
| | (abl.) | (acc. pl. Fem.) | (acc. pl. fem.) | |
Encore une fois, d’où l’importance de présenter la flexibilité de la syntaxe latine, le verbe habere se trouve presque systématiquement à la fin de la phrase ce qui permet au participe passé et aux adjectifs/noms communs de toujours être juxtaposés. Comme dans l’exemple ci-haut, à savoir pecunias magnas collocatas. Bien qu’il n’y ait pas de structure fixe en latin, il demeure important, syntaxiquement parlant, de garder les déclinaisons analogues accolées, c’est pourquoi nous verrons systématiquement les mêmes terminaisons regroupées dans une phrase. Il serait mélangeant de lire Ea provincia pecunias magnas habent collocatas.
Cependant, le verbe habere pose problème en latin, car il présente certaines ambiguïtés lorsqu’il se trouve après un participe passé. Il est parfois difficile de déterminer si le verbe avoir agit sur le participe passé ou si les deux sont des actants grammaticaux indépendants. Voici par exemple une phrase où le phrase comporte un modificateur ballant :
Fenestras clausas habeo
Les fenêtres fermées j’ai
(acc. pl. fem.)
Comme le précise judicieusement l’article, le participe passé n’est pas assigné à un rôle thêta, si bien qu’il n’est pas certain que celui qui tient les fenêtres fermées soit bien celui qui les a fermées.
« Une interprétation selon laquelle l’actant qui a été effacé par la morphologie passive de clausas serait le premier argument du verbe habeo est toutefois possible. Dans l’exemple (2), une telle interprétation serait par contre des plus inhabituelles, le fait que la patte de l’animal soit cassée résultant en général d’une action déclenchée par une entité autre que l’animal lui-même. »
Histoire des participes français, par Amédée Mercier, 1879,Le participe passé dans la langue française et son histoire, par J. Bastin, 1880
Bien que les temps verbaux en latin varient fortement du système verbal roman, il faut tout de même rappeler que le passé simple pour toutes les langues romanes, en dépit des différences d’usage, est un legs direct du parfait latin (perfectum) qui, même au stade du latin classique, prend la place d’un passé perfectif (praeteritum perfectum) dont les usages et l’idée du passé ressemblent largement à l’espagnol des Amériques. Dès l’époque postclassique, les formulations syntagmatiques latines avec habere + adjectif forment presque systématiquement des usages au passé. Bien qu’il n’y ait pas d’évidence pour la trajectoire précise de cette évolution, nous pouvons observer une utilisation davantage temporelle dans les textes postérieurs au latin classique traditionnel, mais même déjà à l’époque classique formelle :
Multa bona bene parta habemus (Plaute, Trin. 347) – orig. Beaucoup (de) marchandises bonnes obtenues (nous) avons – lit. Nous avons obtenu beaucoup de bonnes marchandises – trad. Te auratam et vestitam bene habet (Plaute, Men. 801) – orig. Te orné (redoré) et vêti bien (il) a – lit. Il t’a paré(e) de bijoux et t’a bien vêti(e) – trad file:///Users/florentsalembier/Downloads/The_Simple_and_Compound_Past_in_Romance_languages.pdf.
Ces exemples extraits de Plaute (Plautus) nous montrent bien une transition vers le passé dans un contexte classique. En effet, bien que la traduction moins littérale devrait se construire avec le passé composé en français moderne, l’usage se trouve entre le présent et le passé, ressemblant déjà au passé continu que les langues romanes développeront. Bien que les verbes dans ces exemples aient une fonction télique (achevée), la structure et le sens peuvent être interprétés comme atéliques (inachevés), dans la mesure où il n’y pas une finitude claire d’un point de vue sémantique.
Ainsi, l’évolution du latin, surtout le passage du latin vulgaire qui est le legs de toutes les langues romanes, déplace de façon assez inconséquente la forme habere + adjectif, de telle sorte à ce que cette structure soit tranquillement redirigée vers une réduplication d’un passé. Plus simplement, du latin classique au latin vulgaire jusqu’à nos langues romanes, il existe 4 étapes fondamentales conduisant vers le passé composé tel que nous le connaissons aujourd’hui (pour le français). Comme l’explique (Harris 1982), le français se trouve à la toute dernière étape, ayant relégué toutes formes d’un passé complété (au contraire de l’imparfait) à celui du passé composé, alors que l’italien du sud conserve un emploi plus fréquent du passato romoto dans certains cas et l’espagnol d’Amérique latine maintient une distinction claire entre les deux passés qui, quoiqu’interchangeables par moments, sont fondamentalement distincts (de la même façon qu’en anglais moderne.)
Pour des raisons de simplicité, nous utiliserons les sigles « PC » pour le passé composé et « PS » pour le passé simple dorénavant.
ÉTAPE I : Le PC est limité aux actions et situations actuelles qui sont le résultat d’un événement passé, mais ne relève en aucun cas d’un passé en lui-même
Langues actuelles qui en font usage (quelques variantes dialectales au sud de l’Italie)
ÉTAPE II : Le PC est employé dans certaines situations, mais il est distinct du PS dans la plupart des cas. Il décrit un passé plus récent que le PS, il peut éventuellement affecter le présent dans son utilisation.
Langues actuelles qui en font usage (le galicien, le portugais, ainsi que la plupart des variétés d’espagnol d’Amérique latine, ainsi que l’anglais)
ex. ANG. I already did it/I have not yet done it ESP. (yo) ya lo hice/ (yo) todavía no lo he hecho, etc.
ÉTAPE III : Le PC exprime un passé qui domine largement le discours, mais il conserve toutefois une certaine valeur récente.
Langues actuelles qui en font usage (espagnol castillan, quelques variétés des langues d’oïl et d’oc)
Ex. ESP, CAST. Ayer he comprado un coche et plus rarement Ayer compré un coche.
Même si le marqueur de temps (ayer; hier) indique que l’action est définitivement révolue, dans ce cas-ci l’anglais serait forcé de dire yesterday, I bought acar (et jamais) I have bought a car, l’espagnol castillan préfère l’emploi du PC.
ÉTAPE IV : LE PC exprime à la fois le passé récent ou continu et le passé révolu, le PS n’est relégué qu’à des registres littéraires ou particulièrement lointains.
Langues actuelles qui en font usage : le français standard, l’italien du nord (standard) et le roumain standard.
Ex. FR, MOD : Hier, j’ai conduit ma voiture | Je n’ai toujours pas fait mes valises, mais éventuellement Jacques Cartier naquit en 1492.
It. MOD : Ieri, ho guidato la macchina | Non ho ancora fatto i bagagli mais Leonardo da Vinci nacque nel 1452
Il est à rappeler cependant que, et ce bien que l’italien du nord (standard) et le roumain emploient beaucoup plus fréquemment le PC, le PS demeure un temps verbal plus courant dans ces langues qu’en français contemporain. Le PS dans ces langues n’est plus strictement lié à une notion grammaticale précise, c’est-à-dire que les règles circonscrivant son emploi sont dorénavant désuètes, toutefois, les occurrences de ce passé sont plus nombreuses que celles qu’on retrouverait en français. En italien, les dialectes du sud influencent la fréquence de cet emploi, et comme l’Accademia della Crusca le soutient, des passés assez lointains pour annihiler toute connexion avec le présent sont généralement employés avec le passato remoto. En français moderne, cette notion est pleinement subjective, et le PS semble seulement s’employer dans des contextes fixes où l’emploi du PC semble déranger euphoniquement (ce fut au lieu de ça a été) ou alors terriblement loin (déjà énoncé, naissances ou avènements d’il y a quelques siècles).
Ainsi, bien que le français ne soit pas esseulé dans cette dernière étape d’évolution, il demeure la langue la plus détachée du passé héréditaire latin. C’est d’ailleurs sur cet aspect, avec les langues romanes à titre d’exemple et de comparaison, que nous allons nous pencher dans la deuxième partie, à savoir l’évolution du passé composé en français et l’influence que la littérature et le théâtre ont exercée sur ce passé.
