Mot latin : pōmum
Sens : « fruit », « arbre fruitier »

Les dénominations fruitières ont certes évolué depuis l’époque de Virgile; les Romains, dont l’horizon se limitait bien souvent aux fruits indigènes et à ceux qu’ils parvenaient, au prix d’efforts, à hisser jusqu’à Rome, n’auront pas connu la profusion qui déborde nos marchés. Dans cette économie plus resserrée, le latin distribue ses termes de façon distincte; on note d’abord : pōmum désignant, en latin classique, le « fruit » — de pépins ou de noyau — tandis que pōmus nomme l’« arbre fruitier ».
On y retrouve une occurrence claire et limpide tirée de L’Énéide :
Eneas primique duces et pulcher Iulus corpora sub ramis deponunt arboris altae, instituuntque dapes et adorea liba per herbam subiciunt epulis (sic Iuppiter ipse monebat) et Cereale solum pomis.
Énée, les premiers chefs et le beau Iule s’étendent sous les rameaux d’un haut arbre; ils préparent le repas et, sur l’herbe, glissent sous les mets des galettes de froment (ainsi Jupiter lui-même les en avait avertis), puis ils garnissent les tables de Cérès de fruits des champs.
Cependant, en latin, le passage du général au particulier (de pōmum « fruit » à « pomme ») ne s’était pas encore implanté : la spécialisation s’affermit surtout à l’époque du latin tardif, avant de se fixer définitivement dans certaines langues romanes. En français, pomme procède du gallo-roman poma et ne prend le sens étroit du fruit particulier qu’assez tard, dont l’usage est longtemps en concurrence avec mālum. De cette acception latine sont issues ces expressions maintenant figées dans le temps, mais qui rappellent notre héritage lexical latin : pomme de terre, pomme de pin, et quelques autres encore.
Les usages latins, eux, s’entrecroisent. Mālum (voyelle longue) signifie « pomme », forme qu’il ne faut pas confondre avec mălum (voyelle brève), « le mal ». Distinction bien articulée chez les Romains, mais subtile pourtant, au point d’avoir pâli dans l’histoire des langues, l’italien et le roumain faisant ici figure d’îlots (it. mela, roum. măr.)
Le pluriel de mālum a, en outre, essaimé dans des désignations d’autres fruits : mālum Persicum (« pêche », littéralement « pomme perse », dont on ne retient en français que l’adjectif désignant la région), mālum Pūnicum (« grenade »). Néanmoins, une autre valeur s’ajoute qui vient brouiller son sens, mālum, comme le précisent les lexiques médicaux antiques, peut aussi désigner : « tout fruit charnu à noyau ou à pépins. ».
Le français, le catalan et l’italien (lequel a fini par reléguer pomo au profit de mela) héritent du domaine pōmum : pomme/poma/pomo. L’italien pomodoro reproduit à la lettre pomo d’oro, « fruit d’or », entendu parfois comme « pomme d’or », appellation née du jaune des premières variétés observées dans la péninsule. Pomme de terre illustre, en français, l’étrange persistance du sens générique de pomme (« fruit ») dans une locution figée : allusion à la fertilité de ce tubercule importé des Amériques.
À l’image de l’évolution mālum Persicum pour « pêche », le domaine ibéro-roman a choisi une voie singulière pour nommer sa « pomme » : l’espagnol manzana et le portugais maçã remontent à (māla) Mattiāna / (māla) Matiana, « [pommes] de Matius », variété fameuse baptisée d’après C. Matius, ami et contemporain de César. Ainsi les langues, comme les arbres, greffent-elles l’histoire des hommes sur la chair des mots : un nom propre devient commun, un fruit change d’espèce, et la mémoire se savoure encore, à chaque bouchée, sous l’écorce du langage.
Le sarde, fidèle à sa lignée latine, fait encore figure d’exception : pomu, héritier direct de pōmum, y désigne à la fois le fruit en général et, selon les variétés, la pomme proprement dite (plur. pomos ; syn. fruttu). À côté, mela (emprunt transparent à l’italien) cohabite dans l’usage contemporain comme appellation courante de la pomme.
| Langue | Mot courant « pomme » (usuel) | Origine étymologique (résumé) | Héritiers / locutions / remarques (ex.) |
| Français | pomme | < gallo-roman poma (< pōma, pluriel collectif de pōmum). Le sens restreint « pomme » ne se fixe qu’assez tard. | Locutions figées qui gardent l’ancien sens générique : pomme de terre, pomme de pin. |
| Catalan | poma | Héritier du thème pōmum. | — |
| Italien | mela (usuel) ; pomo (ancien/écarté tardivement) | Héritier de pōmum (pomo), supplanté par mela à une date tardive. | pomodoro ← pomo d’oro « fruit d’or », parfois compris « pomme d’or » (couleur jaune des premières variétés). |
| Espagnol | manzana | Voie ibéro-romane singulière : < (māla) Mattiāna / (māla) Matiana « [pommes] de Matius ». | — |
| Portugais | maçã | Même origine que l’espagnol : < (māla) Mattiāna / (māla) Matiana. | — |
| Sarde | pomu (usuel, aussi « fruit » au sens générique) ; mela (syn. emprunté à l’italien) | pomu < lat. pōmum ; en sarde, pomu sert à la fois pour « fruit » et « pomme ». Le synonyme mela est également attesté. | Pluriel pomos. Les dictionnaires signalent explicitement les deux sens (« fruit » / « pomme ») et la synonymie avec mela. |
