On aurait pu parler de mille métamorphoses de nos mots romans, mais il en est une qui revient avec l’insistance des belles histoires : celle où Sparte s’invite au milieu de la conversation, et, avec elle, une certaine idée de la brièveté. Trop citée, peut-être, dans les colloques comme autour des tables; mais si souvent rappelée parce qu’elle semble tirée du mythe étymologique.
À l’origine, lacōnicus ne cache aucun mystère : il désigne tout simplement ce qui vient de la Laconie, cette région du Péloponnèse dont la gloire s’est confondue avec la réputation de Sparte et de ses habitants. Le français moderne a conservé ce fil étymologique par un emprunt savant au latin; lui-même formé sur la base du grec Lakōnikós, « relatif à la Laconie ».

D’un point de vue toponymique, rien de bien surprenant au premier regard. À l’instar de ses sœurs romanes, le français conserve d’ailleurs un terme parfaitement attendu pour désigner les habitants de cette région : laconien. Pourtant, si lacōnicus mérite de figurer parmi les étymologies les plus inattendues, ce n’est pas tant pour la question des gentilés que pour accompagner l’éclosion d’un autre mot; plus vif, plus paradoxal : laconique.
Quiconque connaît le sens courant de ce mot se demandera peut-être comment une appartenance géographique a pu devenir une qualité de style.
Les Spartiates étaient réputés pour leurs réponses lapidaires, se contentant souvent de quelques mots, tant à l’oral qu’à l’écrit. Néanmoins, c’est au roi Philippe II de Macédoine que nous devons probablement la popularité posthume de l’anecdote. Après avoir soumis de nombreuses cités grecques, il se tourna vers Sparte et lui adressa une lettre où il menaçait de la réduire en cendres s’il devait l’envahir. Les Spartiates répondirent par une lettre d’une brièveté déroutante : un seul mot, souvent transmis sous la forme grecque Αἴκα, « si ». Pas un mot de plus. La diatribe, si bien ficelée du roi, empreinte d’austérité destructive, ne « méritera » qu’un seul mot en guise de réponse.
Toutefois, si cette histoire est bel et bien l’une des sources de l’usage que l’on en fait actuellement, comment se fait-il que ce sens se soit développé si tard? En français, laconique n’est attesté avec l’idée de brièveté qu’à partir de 1529, puis s’applique à la personne (« qui s’exprime de manière concise ») dès 1585; et l’attestation « complètement détachée du contexte antique » n’apparaît qu’en 1671.
Cette chronologie (environ quinze siècles plus tard) s’explique moins par l’absence de la réputation spartiate que par les conditions de sa diffusion : au Moyen Âge, l’allusion reste surtout érudite, tandis que la Renaissance et l’âge classique fournissent un terrain idéal durant lequel notre continent en retourne aux textes grecs. L’imprimerie joue ici un rôle concret : Plutarque et ses Apophthegmata laconica circulent en édition grecque imprimée à Paris dès 1530, rendant ces historiettes immédiatement disponibles aux lettrés. Dans le même mouvement, la querelle des styles (anti-cicéronianisme, goût du trait bref) contribue à faire du « style laconique » une catégorie commentée. Enfin, le phénomène s’est manifesté au sein de la dynamique romane : l’espagnol lacónico et l’italien laconico (et les autres) présentent la même filiation, signe d’une lexicalisation savante et transnationale à l’époque moderne plutôt que d’une continuité populaire ininterrompue depuis le latin classique

Quel régal à lire et à découvrir ! et quel article captivant, ce mélange idéal de détails anecdotiques et d’éléments savants, j’adore !
Avec de tels textes, on se rend compte à quel point l’étymologie peut être un formidable voyage dans les méandres historiques, géographiques, poétiques, voire comiques, de notre humanité.
Merci et bravo à l’excellent auteur et philologue !
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